TEMOIGNAGE D'UN ANCIEN EXPATRIE EN COREE DU SUD
 
 LE ROI UBU EST MORT VIVE LE ROI !
 
Cet évènement attendu depuis son premier malaise cardiaque en 2008 mais qui a surpris tout le monde par sa soudaineté crée une tension parmi les grandes puissances (Chine, US, Russie) et les voisins (Japon, Corée du Sud) de ce pays au régime stalinien et autarcique. En effet, la forte probabilité que les nord-coréens détiennent l'arme nucléaire crée de ce non-évènement, une tension planétaire.
 
Je ne vais pas revenir sur la situation infâmante de ce découpage d'un pays et d'un peuple au 38ème parallèle fixé de façon arbitraire par les Etats-Unis et la Russie au lendemain de la fin de la 2nde guerre mondiale, lors des accords de Yalta. Il s'en suivit une guerre fratricide d'une rare sauvagerie où un million de coréens s'entretuèrent avec l'appui et la bénédiction des grandes puissances étrangères. Il en résulta la mise en place du premier régime stalinien dirigé par une dynastie familiale. Kim Il-Sung, le père fondateur, Kim Jong-Il le fils et Kim Jong-Un, le petit fils.
 
En effet, il me parait plus opportun de vous narrer comment nous vivions cette situation au niveau personnel lorsque j'habitais en Corée du Sud.


Pendant les quatre années que j'ai passées en Corée du Sud, de 1996 à 2000, les sujets de conversation tournaient plutôt autour de la croissance économique exponentielle du pays, son virage démocratique avec l'élection du premier Président de la République issu de la société civile Kim Young-Sam. Ensuite les évènements nous ont amenés à nous focaliser sur la crise financière de 1998 et la tutelle du FMI ainsi que sur l'alternance politique avec l'élection du célèbre opposant aux dictatures militaires précédentes, Kim Dae-Jung.
 
La Corée du Nord restait un sujet vague et complexe, les sud-coréens se montrant peu loquaces sur le sujet manifestant un certain malaise et un désintérêt réel. En effet, quelque soit la posture que pouvait avoir la République de Corée du Sud envers son voisin du Nord la désillusion était toujours présente au final. Il y a eu cependant de réelles avancées avec Kim Dae-Jung et sa « Sunshine Policy » qui a permis différentes rencontres fort émouvantes avec le fantasque « Dear Leader »Kim Jong-Il et ainsi la première visite d'un Président Sud Coréen à Pyongyang. Pour cela il reçut le Prix Nobel de la Paix en 2000.
 
Dans la vie quotidienne des sud-coréens, la Corée du Nord est omniprésente mais de façon larvée. On vit avec ! Quand on vit à Seoul, on n'entend plus les ballets des hélicoptères de l'armée US, on ne voit plus les nombreux GI's dans le quartier d'Itaewon et on oublie que l'armée ennemie n'est basée qu'à 50 kms ! Il faut un évènement spécifique pour se rappeler que ce pays est potentiellement toujours en guerre, comme les « checks-points » sur les ponts au dessus de la rivière Han lors d'une alerte d'infiltration d'espions nord coréens. A ce propos, lors d'une de ces alertes, je demandais à un ami sud-coréen comment vos forces armées peuvent-elles reconnaître un espion nord-coréen d'un citoyen sud-coréen puisque vous parlez la même langue et vous êtes de la même race? Il m'a répondu par la coupe de cheveux !! Etrange idée de se faire la guerre pour une question de coupe de cheveux...
 
Autre évènement marquant, la visite de la DMZ, Panmunjom avec son pont du Non-Retour, (nom pour le moins significatif !) et ses soldats-statues en position taekwondo, les yeux cachés par des lunettes de soleil se faisant face. A cette frontière la plus étanche du monde, il y a aussi ces kilomètres de no men's land, campagne verdoyante, paradis des rongeurs, des lièvres et autres animaux qui gambadent benoitement entre les canons, les barbelés et les regards hébétés des soldats frères ennemis. Et puis il y a les villages-fantômes de la propagande de l'autre côté de la frontière d'où hurlent des haut-parleurs leur haine du voisin capitaliste. Un décor de théâtre sans acteurs, il parait qu'ils ont fait évacuer tous les habitants de ces villages riverains qui sont censés être des modèles du régime. Des immeubles et encore des immeubles, tous modernes et vides !
 
Les sud-coréens ont subi a plusieurs reprises des attaques du Nord soit par des bombardements des îles avoisinantes, des torpillages de navires ou des infiltrations de soldats sur leur territoire. Cela fait partie de leur vie et ils acceptent bon an mal an cette situation, tout en gardant espoir qu'un jour ou l'autre les familles seront réunies et le peuple coréen ne fera plus qu'un !
 
La mort de Kim Jong-Il sera peut-être le déclencheur de cette réunification tant souhaitée, mais cette dernière est aussi crainte par une bonne partie de la population sud-coréenne qui réalise les risques catastrophiques qu'elle peut faire peser sur l'économie de leur pays. La difficile réunification de l'Allemagne est là pour leur rappeler les écueils d'un tel rêve !
 
La mort de Kim Jong-Il peut être aussi une période de grande incertitude militaire dans la péninsule. Kim Jong-Un est jeune sera-t-il assez mur et son clan assez solide pour résister à ses rivaux, que peuvent être les hauts dignitaires du régime, en particulier les militaires ? Il est évident que toutes les parties prenantes auront dans les prochains jours, ou mois les yeux rivés sur ce jeune homme de 28 ans, qui a étudié en Suisse et qui parle plusieurs langues. Les Seoulites continueront à vaquer à leurs occupations à Kangnam, à travailler pour Samsung ou LG mais certainement avec une inquiétude plus pesante que d'habitude...
 
Laurent Lazard
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